Retour sur la soirée du 25 avril autour du film “Cultures en Transition”

Le changement climatique et l’épuisement des ressources pétrolières, les deux enjeux majeurs de ce siècle, ont une réponse commune: réduire notre usage des énergies fossiles, dans tous les domaines: transports, bâtiment, agriculture, consommation, aménagement du territoire…
Inspiré du milieu de la permaculture, le mouvement de la transition vise à répondre à ce double enjeu climatique et énergétique. Il promeut des modes de production/recyclage, de transport et d’habitat moins énergivores, ainsi que le développement de la résilience, c’est à dire la capacité pour nos communautés (du quartier jusqu’au continent) d’absorber les chocs sans s’effondrer. Plus particulièrement les catastrophes météorologiques, qui vont probablement s’intensifier même avec un réchauffement climatique contenu à 2°C, et les chocs économiques, liés à la hausse inéluctable du prix du pétrole.
Le film “cultures en transition” nous montre comment en Angleterre, en France, à Cuba et ailleurs, des initiatives se développent et se connectent pour répondre à ces défis.

La transition est aussi lancée ici en Pays Basque Nord. Trois acteurs locaux étaient présents ce 25 avril au cinéma Itsas Mendi à Urrugne pour nous en parler.

Dans la perspective des récentes élections municipales, le groupe Trantsizioa de Bizi, représenté par Marion Real, avait élaboré une boîte à outils programmatique contenant des mesures simples allant dans le sens d’un usage plus parcimonieux des ressources naturelles (eau, foncier…), de moindre dépenses énergétiques (transports, chauffage, éclairage public, agriculture locale) et de moindres inégalités sociales (tarification sociale de l’eau, transports en commun accessibles). Suite aux engagements pris par les nouveaux élus, à la tête de 30 moyennes et grandes communes représentant 74% de la population du Pays Basque Nord, un comité de suivi de ces engagements se met en place et tiendra un rôle d’observateur de la transition qui se met en place au niveau municipal.

Manu Castagnet nous rappelait que l’eusko, monnaie locale d’un peu plus d’un an d’existence, est un outil pour la relocalisation de l’économie, qui génère un pouvoir d’achat captif initiateur de cercles vertueux pour plus de sobriété, moins d’inégalités sociales, et un plus grand usage de l’euskara. En outre, 95% des euros changés sont placés sur un compte à la Nef www.lanef.com, 3% financent directement des associations locales, et un appel à projet pour 210 000 euros a été lancé en partenariat avec Herrikoa. Le bilan de l’eusko après ses 14 premiers mois d’existence est très positif, et sans beaucoup d’effort nous avons avec l’eusko une grande marge de manoeuvre pour beaucoup mieux faire. Les prestataires sont de plus en plus nombreux et ne demandent qu’à être connus et à ce que les consommateurs prennent le réflexe de se fournir chez eux.
Une productrice fermière présente dans la salle soulignait que le consommateur peut facilement faire une démarche active dans sa recherche d’une alimentation bonne et locale. En faisant l’effort de rechercher des producteurs locaux, et d’acheter des produits bruts, on obtient souvent une alimentation de meilleure qualité pour un prix similaire.

Pour ce qui est du développement de la résilience dans notre agriculture locale, Mixel  Berhocoirigoin nous expliquait que le modèle agricole en Pays Basque Nord est resté plus qu’ailleurs en France et en Europe sur un mode de paysannerie, il est moins entré dans l’agro-industrie, et de ce fait est mieux outillé pour un avenir moins consommateur d’énergie.
En agriculture et de même dans de nombreux autres domaines d’activités, ce sont deux approches qui se dessinent pour consommer moins de ressources fossiles et protégér le climat:

– une approche paysanne, constituée de savoirs et de savoirs-faire simples, sobres, gratuits et transmissibles

– une approche technophile et industrielle, basée sur la géo-ingénierie, les plantes transgéniques, l’usage de l’énergie nucléaire, entre autres

Cette illustration par la journaliste, géographe et cartographe Agnès Stienne (Le Monde Diplomatique) nous en donne un bon résumé

Paysannerie ou agrobusiness? (Agnès Stienne, 2013 – source: http://blog.mondediplo.net/2013-11-18-Vol-de-terres-en-Ethiopie)

La première approche est plus porteuse à la fois écologiquement et socialement. D’une part car elle ne dépossède pas l’humain de ses biens communs ni de sa capacité à comprendre et à vivre harmonieusement avec son voisinage et avec les écosystèmes qui l’entourent. D’autre part car elle sait mieux s’adapter aux réalités territoriales et culturelles.
Mixel Berhocoirigoin rappelait que le pourcentage de paysans dans une population est encore aujourd’hui considéré inversement proportionnel au développement: c’est à dire que plus un pays est considéré comme développé, moins il est censé comporter de personnes travaillant dans le secteur primaire. Cette approche est calquée sur modèle d’une agriculture industrielle avec des exploitants agricoles peu nombreux et très mécanisés (et endettés, chose qu’on dit moins souvent). C’est un modèle très fragile en termes d’énergie et de logistique, et pourtant il domine encore aujourd’hui. La paysannerie est quant à elle plus robuste matériellement, mais plus fragile depuis 70 ans en termes de poids économique et décisionnel.

L’énergie va devenir par la force des choses un facteur de plus en plus crucial dans les modèles de développement, les orientations économiques, l’aménagement du territoire. De ce fait il est important de développer dès aujourd’hui des systèmes moins énergivores mais aussi résilients, sachant absorber les catastrophes météorologiques et les hausses de prix du pétrole.
Le changement climatique montre déjà ses effets: on observe une avance significative dans les dates de floraison et de récolte, un changement du degré d’alcool des vins, l’apparition d’insectes tropicaux, et sur nos côtes de poissons tropicaux comme le baliste. Les événements météorologiques aujourd’hui considérés extrêmes (tempêtes, inondations, canicules) pourraient faire partie de ce qui sera la normale d’ici quelques années. Certaines prévisions régionales annoncent pour les décennies à venir des hivers moins froids avec des précipitations accrues, et des étés plus chauds et plus secs.
La réponse à l’ensemble de ces défis passe par une autonomie qui n’est pas de l’autarcie et du repli sur soi ou sur son petit groupe, mais de l’interdépendance.
Un autre exemple d’autonomie et d’interdépendance, mentionné par une des personnes présentes dans la salle, est l’achat collectif de foncier agricole, pour l’installation de jeunes agriculteurs, localement par le biais de Lurzaindia, pour contrer la pression foncière et garder une paysannerie vivante.
À tous les niveaux, une meilleure connexion entre tous les acteurs locaux de la transition est importante. Au niveau alimentaire, aujourd’hui le Pays Basque Nord exporte 80% de ses productions, tandis que 80% de ce que nous consommons localement est importé. Nous avons beaucoup de marge de manoeuvre pour mieux faire et améliorer collectivement notre niveau d’autonomie alimentaire. Cela peut commencer à un niveau très local, dans nos propres jardins, qui s’ils sont aménagés judicieusement peuvent être à la fois productifs, résilients et riches de biodiversité, et être aussi des espaces de lien social plus riche. Un exemple parmi d’autres, à Biarritz récemment le propriétaire d’un terrain non utilisé de 8000 m² l’a mis à disposition de plusieurs familles qui l’ont mis en culture, est aujourd’hui un lieu d’échange, un lieu de biodiversité cultivée, un lieu de production locale et résiliente. La multiplication de démarches comme celle-ci créera une réelle dynamique d’agriculture urbaine résiliente en Pays Basque Nord, et contribuera autant matériellement que culturellement à la transition.
L’agriculture urbaine sera par ailleurs l’un des enjeux dont nous parlerons à Alternatiba Zokoa le 5 octobre prochain.

Outre l’action concertée pour une réduction franche de l’usage des énergies fossiles à terme, l’important est aussi de créer et de s’approprier des choses qui nous rendent contents, des choses qui nous apportent une réelle satisfaction de les mettre en oeuvre, car elles sont porteuses d’un monde plus agréable à vivre et plus solide.