Des mobilisations citoyennes à l’aune de la COP22

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Des mobilisations citoyennes à l’aune de la COP22

L’année dernière était adopté à Paris un accord qualifié d’historique dans la lutte contre les dérèglements climatiques. Historique car 197 États ont pour la première fois consenti à l’adoption d’engagements chiffrés et publiés régulièrement (mais non juridiquement contraignants) de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre. Les États-Unis et la Chine, plus gros émetteurs mondiaux, affichaient un volontarisme et une coopération inédite sur cet enjeu et ont même surpris la communauté internationale par l’annonce conjointe de leur signature en septembre 2016. Le traité est entré en vigueur le 4 novembre dernier après la ratification de 96 États.
Néanmoins, ce succès n’est qu’apparent. La communauté scientifique annonçait déjà avant la COP21 que la somme des contributions avancées par les Etats  ne suffisait pas à atteindre l’objectif de maintenir le réchauffement en dessous des +2°C, et encore moins à rester au plus près des +1,5°C. C’est ce que nous avons dénoncé le 12 décembre 2015 aux pieds de la Tour Eiffel. Dernièrement, l’ONU est venu ajouter sa voix à ce constat : « Le monde continue de se diriger vers une hausse des températures de 2,9°C à 3,4°C d’ici la fin du siècle» si les pays ne renforcent pas leurs engagements de Paris1


De plus, la récente élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis, climato-sceptique assumé qui a assuré qu’il ne respecterait pas l’accord signé par son prédécesseur, nous rappelle que la prophétie auto-réalisatrice proclamée par les bâtisseurs de l’accord de Paris est extrêmement fragile et insuffisante.

L’accord de Paris ne conduira pas nécessairement les Etats à mettre en œuvre des politiques climatiques à la hauteur des enjeux. Selon Maximes Combes, porte-parole d’ATTAC, “ce château de cartes, aux fondations peu solides, vient de s’effondrer“.

Sans mobilisation citoyenne pour construire la société de demain et contraindre Etats et firmes industrielles à se soumettre à l’impératif climatique, le monde s’oriente vers une situation chaotique.

En l’état actuel de l’emballement climatique – l’année 2016 a battu les records de chaleur et de concentration de CO2 !2 – il est impératif de geler tout nouveau projet d’extraction et de combustion de matières fossiles3 (gaz, pétrole, charbon). Or, une centaine de nouveaux projets de mines, de centrales et de pipelines sont en cours de développement à ce jour4 et le secteur du charbon reçoit toujours plus de financement que celui des énergies renouvelables : 5 340 milliards5 de dollars par an au secteur du charbon, dont 14 milliards d’euros de la part de notre champion national, la BNP6. Si tous ces projets sont menés à terme, l’accord de Paris sera caduc avant même sa mise en œuvre.

L’objectif de 2°C parait si difficilement atteignable, que sa concrétisation va se jouer dans les 3 prochaines années ! Or les négociateurs interrogés affirment que les modalités de mise en œuvre ne seront pas adoptées avant 2018 voire 2020. L’accord de Paris doit être traduit en actes concrets dès maintenant, peu importe la vitesse des procédures internationales.

La COP 22 (22ème sommet de l’ONU sur le climat) qui s’est tenue du 7 au 18 novembre 2016 à Marrakech, visait à fixer une date butoir pour l’adoption des règles de publication et d’évaluation des engagements nationaux. Les négociations avaient également pour objet le financement de l’adaptation des pays les plus pauvres et vulnérables aux impacts des dérèglements climatiques, qui apparaissent désormais inévitables. Les 100 milliards de fonds publics par an, promis à Copenhague en 2009, et dont l’insuffisance est déjà dénoncée, peinent à être réunis : l’OCDE estime ainsi que l’on atteindrait à peine 67 milliards en 2020, sur les bases des engagements déjà pris… sans parler des méthodes de comptabilisation, calculant toujours très largement.

La mobilisation de la société civile et la construction d’alternatives sur les territoires sont plus que jamais cruciales pour pousser les États nationaux à concrétiser et honorer des engagements ambitieux. Nous, citoyens, ne pouvons pas nous reposer sur les institutions existantes pour apporter les changements nécessaires, c’est pourquoi être acteurs de notre résilience et prendre notre part d’engagement est si important. Face à l’incapacité du système à prendre la mesure de l’urgence climatique, nous devons tout mettre en œuvre pour construire la société de demain et contraindre les Etats et les industriels à se soumettre à l’impératif climatique.

Alternatiba porte depuis sa création la construction des alternatives par la base et défend un modèle de société plus juste, plus durable et plus convivial dans les limites environnementales de notre planète. Agir pour transformer nos modèles de production et de consommation jusqu’ici insoutenables, c’est aussi résister contre tout projet climaticide.
A l’image des nombreux villages Alternatiba, du Tour des alternatives7 en France et en Europe, ainsi que des mobilisations citoyennes de la COP 21, Alternatiba poursuit son travail de mise en relation et construction d’un réseau d’alternatives et de résistances en soutenant l’Odyssée des alternatives Ibn Battuta8.

Parties de Barcelone le 19 octobre 2016, plusieurs embarcations ont traversé le bassin méditerranéen pour porter les enjeux du climat, de la justice sociale, et des migrations. A leur bord, des collectifs et associations sont allés à la rencontre des alternatives et des résistances locales de part et d’autre des deux rives.
L’Odyssée a accosté à la Seyne-sur-Mer en France, Porto-Torrès en Sardaigne, Gabès, Jerba et Bizerte en Tunisie; Oran et Alger en Algérie pour finalement atteindre Tanger et les côtes marocaines. Une cinquantaine de membres de l’équipage ont gagné Marrakech dans la nuit du 12 au 13 novembre pour se joindre aux nombreuses voix de la société civile africaine et internationale venues plaider pour que la COP 22 soit véritablement cette « COP de l’action » annoncée.

Les populations du bassin méditerranéen et de la région sahélienne sont en première ligne des impacts du changement climatique. D’ores et déjà victime d’un processus de désertification mortifère, elles seront à court terme de plus en plus vulnérables au stress hydrique et à l’instabilité sociale et politique qui en découle. Leurs combats quotidiens face aux conséquences des dérèglements climatiques annoncent ceux de centaines de millions de personnes dans un futur proche.
Les différents échanges de l’équipage avec la société civile – ONGs, migrants, lycéens, syndicalistes et ouvriers, pêcheurs, habitants, citoyens, etc. – de pays en apparence très différents, témoignent pourtant de leur confrontation aux mêmes enjeux : migrations, souveraineté alimentaire, désertification, emploi et bien être social, préservation des écosystèmes, droits de l’homme… Enjeux, dont il est de plus en plus évident qu’ils trouvent leur racine commune dans le modèle de développement productiviste et dérégulé dominant aujourd’hui.

L’Odyssée s’est rendue dans des endroits où ce modèle de développement et le fonctionnement des institutions qui l’accompagne a déjà montré ses failles : En Espagne, l’éclatement de la bulle immobilière et la crise de la dette qui s’en est suivie a laissé un quart de la population et près de la moitié des jeunes sans emploi et conduit à près d’un demi million d’expulsions.
En Sardaigne, la population et les autorités locales sont confrontées de plein fouet au drame humain le plus terrible de ce début de siècle : l’immigration massive de milliers de personnes fuyant les conflits et l’extrême pauvreté, et trouvant régulièrement la mort dans la traversée, tandis que les États membres de l’Union européenne ferment les yeux, incapables d’apporter une réponse concertée et d’honorer leurs valeurs d’accueil et de respect de droits de l’homme.

Au Maghreb, le fort taux de chômage pousse depuis des années les jeunes à quitter leur pays, alors que les activités pourvoyeuses d’emploi sont souvent à l’origine d’une dégradation importante de l’environnement et parfois d’une menace pour la santé des travailleurs. A titre d’exemple, à Gabès, l’extraction de phosphate a détruit ce qui était autrefois la plus grande oasis marine du monde et déjà coûté la vie à plusieurs personnes, dont Abdelkader Zidi, mort d’asphyxie fin octobre 2016 après avoir inhalé des gaz toxiques.

En Sardaigne, Tunisie, Algérie, Maroc, le modèle agricole intensif et d’exportation, souffre de plus en plus de la désertification et ne parvient pas assurer la souveraineté alimentaire9.
La Tunisie, en proie à une sécheresse croissante fera partie des pays les plus vulnérables au stress hydrique au cours des prochaines années10. En 2016, les pertes agricoles y ont atteint 800 millions d’euros et plus de 700 coupures d’eaux ont été recensées. Or l’agriculture consomme déjà 80% de l’eau, et les réponses coûteuses apportées par les pouvoirs publiques  –  projets de barrages et d’usines de dessalement – resteront insuffisantes sans une plus grande résilience du modèle agricole11. « Un soulèvement de la soif » est craint dans les zones les plus défavorisées, déjà marquées par de vives tensions sociales.

La distinction entre migration climatique, migration économique, et réfugiés de conflits armés risque d’être de plus en plus inopérante à l’avenir.

Pourtant, partout où se jouent ces drames, les alternatives et la résistance se construisent. L’équipage de l’Odyssée a ainsi été témoin de la sensibilisation de la jeunesse aux enjeux environnementaux (la Seyne-Sur-Mer, Tanger, Oran) ; de la recherche de meilleures conditions de vie et de respect de l’environnement au travers de la gestion collective des ressources naturelles, du recyclage et de la lutte pour la fin des émissions polluantes (Gabès, Jerba). En Espagne, elle a pu apprendre de la construction d’un système alternatif reposant sur des coopératives de productions agricoles et industrielles, d’épiceries solidaires, centre de santé, réseau d’approvisionnement, structures de prêts et de financement à taux zéro et monnaies locales (Coopérative Intégrale Catalane à Barcelone). L’escale à Porto Torrès a permis de constater l’humanisation du rapport aux migrants et une volonté d’accueil. Dynamique incarnée par le village italien de Riace, qui a transformé l’immigration en solution à ses problèmes d’exode rural et de désertification économique.

Des alternatives sont en construction dans l’ensemble du pourtour méditerranéen ainsi qu’en Afrique subsaharienne. Au Sénégal, des centaines de milliers d’habitants ont reboisé des dizaines de milliers d’hectares de mangrove en quelques années. La communauté Alternatiba Dakar qui a organisé son premier Village des alternatives en octobre dernier continue de se mobiliser et a créé des liens riches avec les agriculteurs sénégalais à l’occasion de cette COP22.

La flottille de l’Odyssée des Alternatives Ibn Battûta a sillonné la Méditerranée pour créer du liens entre ses deux rives. L’équipage a rencontré de nombreuses figures agissant contre l’inertie et la corruption, pour une prise de conscience du pouvoir qui réside en tout un chacun. Le chemin des alternatives et résistances individuelles et collectives est plus que jamais nécessaire pour répondre à la crise systémique que nous traversons. Gageons d’y être plus nombreux dès aujourd’hui et qu’il débouche sur un monde plus juste et soutenable !

A Marrakech, dans l’espace autogéré de la société civile aux portes de la COP22, l’Odyssée a poursuivi son périple, avec Alternatiba à ses côtés. Dans l’espace coordonné par la Coalition marocaine pour la justice climatique, Alternatiba, l’Odyssée et d’autres organisations de la société civile ont organisé des échanges et la préparation de mobilisations futures sur l’adaptation ainsi que les liens entre changement climatique, libre échange et désobéissance civile. Alternatiba, dans le cadre de la campagne Stop TAFTA et CETA, est intervenu dans un atelier sur “Climat et libre-échange” et des extraits du film Irrintzina, le cri de la génération climat ont permis d’illustrer la force de nos mouvements citoyens.

La COP22 a aussi été l’occasion de nouvelles déceptions pour ceux qui croient encore que ces espaces onusiens seront suffisants pour résoudre la crise climatique. Elle a marqué le manque de volonté des Etats de s’engager réellement à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, ceux ci n’ayant fait que rappeler les promesses faites pendant la COP21 sans les réhausser, promesses qui nous orientent même si respectées vers un réchauffement de +3,6 degrés, bien au delà des seuils acceptables. Pire, des questions essentielles comme celles de la transition agricole, du soutien financier aux pays du sud ou encore de l’adaptation n’ont pas du tout avancé, les Etats faisant blocage et démissionnant au profit d’initiatives privées des entreprises qui sont pourtant à la racine du réchauffement climatique. 

Plus que jamais, il est temps de réaffirmer que ce n’est pas dans les COP que nous résoudrons la crise climatique mais bien avec les initiatives et résistances que les citoyens développeront, pour porter dès maintenant la société viable et désirable de demain et pour faire pression sur ceux qui n’ont pas intérêt à ce que les choses changent. 

Plus que jamais, on ne lâche rien !

1 PNUE, Rapport annuel sur les écarts entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions, 3 novembre 2016

2 Selon une annonce de l’Organisation mondiale météorologique du 24 octobre 2016.

3 Oil Change International, The Sky’s Limit, septembre 2016.

4 Selon l’ONG Carbon Tracker

5 FMI, How Large Are Global Enegy Subsidies, 18 mai 2015.

6 Finance responsable.

7 Tour Alternatiba

8 Nait en 1304 à Tanger dans une riche famille berbère, Abu Abdullah Muhammad Ibn Battûta compte parmi les plus célèbres explorateurs de l’Histoire. Jeune diplômé en théologie, il commence par le pèlerinage de La Mecque à 21 ans. Parti en 1325, il parcourt l’Afrique du Nord en longeant le littoral. Pendant plusieurs années, il poursuit sa découverte du monde, de l’Afrique de l’Ouest à l’Espagne en passant par l’Inde, la Chine et les Maldives. Il parcourt ainsi plus de 120 000 kilomètres, soit trois fois la distance parcourue plus tard par Marco Polo.

9 En moyenne environ l’an 40 % de l’approvisionnement (en calories) de la région MENA dépend du marché international. INRA, Afrique du Nord – Moyen-Orient à l’horizon 2050, vers une dépendance accrue aux importations agricoles.

10 D’après le World Resources Institute et la Facilité Africaine de l’Eau (FAE).

11 Jeune Afrique, Des coupures d’eau qui font monter la pression, 3 août 2016


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